"Avec Jalicot je fais les cents pas. Des groupes se forment. La ligne des sections carrées s'est fondue en ligne de sections arrondies et la promenade, et la pensée, est plus douce le long de ce bataillon sans angles. Dans l'ombre, nous faisons aux camarades des signes modestes d'existence : - C'est toi ? - Oui, c'est moi ! - C'est vous ? Tous ceux qui vont être braves pour la première fois allument plus tendrement leur cigarette. Celui-là sent au fond de lui un lointain sommeil, le sommeil d'après la bataille, et bâille. Notre ignorance de la guerre pèse subitement sur nous comme à la veille d'un examen. S'il faisait clair, nous repasserions notre théorie. Nous nous sentons coupables d'avoir négligé nos enrayages, nos déploiements. Mais surtout nous pensons sans relâche au premier blessé, au premier mort du bataillon. Tout notre entendement bute contre ce premier cadavre. Nous comprenons le second, le troisième, et, vers le centième, nous-mêmes nous étendons ; mais soudain, malgré nous, le premier que nous avons enfin couché dans notre esprit s'anime, se relève, et tout est à recommencer. Quand un soldat allume sa pipe, nous frémissons en voyant ce visage qui s'illumine, comme s'il se désignait par cette clarté pour la mort. Nos épaules s'alourdissent, nous vieillissons. Nous errons sans repos dans cette ombre qui rend la victoire à peine plus désirable que le jour. - C'est toi? -Oui, c'est moi, avec, tremblotant un peu, un immense courage..."



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